L’IA est-elle déjà entrée dans la vie des jeunes ?
À 19 ans, Emma utilise déjà l’IA comme un réflexe pour comprendre, chercher et approfondir. Mais pas forcément pour faire le travail à sa place. Discussion à trois autour d’une génération qui n’a peut-être déjà plus le même rapport à l’IA que ses parents.
Les idées passent au grill
Épisode 8 : L’IA est-elle déjà entrée dans la vie des jeunes ?
« Et si, pendant que les adultes se demandent encore s’il faut avoir peur de l’IA, les jeunes avaient déjà commencé à apprendre à vivre avec ? »
Bienvenue à Barbecue IA. Aujourd’hui, une idée passe au grill. On ne juge pas les personnes, seulement les idées.
Alors Emma, première question qui pique : est-ce que toi, dans ta vie d’étudiante, l’IA, c’est devenu un réflexe invisible ?
Ou un outil que tu utilises seulement dans certains cas ?
Je l’utilise toujours.
Dès que j’ai besoin d’avoir un renseignement ou qu’il y a quelque chose que je ne comprends pas, j’utilise l’IA.
Tu peux me donner un exemple concret, cette semaine par exemple ?
Pas un grand principe, un usage précis.
Dans un cours, j’avais un problème avec une notion.
Du coup, j’ai demandé à ChatGPT de m’éclairer sur la question.
Et toi Jeff, quand tu entends ça, tu te dis quoi ?
Est-ce que tu es surpris ? Ou est-ce que tu t’attendais à quelque chose de plus massif ?
Non, je ne suis pas surpris.
Au fur et à mesure de ma propre utilisation, je me suis aperçu que l’IA remplace très facilement le réflexe Google qu’on pouvait avoir dans le passé.
Avec une chose en plus : si je peux te poser 43 fois la même question, 43 fois tu vas me répondre très gentiment, sans jamais me rabrouer.
Et on a aussi la possibilité de définir le niveau de réponse que l’on souhaite.
On peut vouloir une réponse très étayée et très complexe.
Ou on peut te demander de répondre à une question comme si on avait cinq ans.
Moi-même, j’ai pris ce réflexe.
Je ne suis donc pas surpris que ma fille l’ait pris également.
Mais est-ce que ça ne crée pas un angle mort ?
Si tu ne vois plus l’effort de chercher parce que la réponse arrive immédiatement, c’est confortable.
Mais est-ce qu’il n’y a pas une habitude qui change en douce ?
Emma, tu sens ça aussi, ce glissement ?
Oui.
Quand je pose une question à l’IA, je demande souvent des preuves.
Je lui demande des sites Internet, des choses à consulter derrière, pour pouvoir avoir toutes les notions et la réponse la plus claire possible à ma question.
Donc tu as déjà mis en place un petit rituel de vérification.
C’est intéressant, ça.
Oui, c’est ça.
Et après, avec l’aide que l’IA m’apporte, je peux faire mes recherches sans avoir besoin uniquement de l’IA.
Et toi Jeff, quand tu vois Emma faire ça, est-ce que ça te rassure ?
Ou tu restes un peu inquiet quand même ?
Pour l’instant, je suis plutôt rassuré.
Parce qu’à une réponse d’un agent IA, elle fait quand même un effort de vérification des sources.
Après, il y a des éléments qui, je pense, ne nécessitent pas toujours cette vérification.
Si je demande : « Comment est-ce que je cuis un œuf pour obtenir un œuf dur ? », je pense qu’on n’a pas forcément besoin d’un contrôle précis des sources.
Elles sont assez diverses et variées pour qu’avec une seule réponse de ta part, on réussisse à se faire cuire un œuf.
Maintenant, dans d’autres domaines, la vérification des sources peut avoir une importance capitale pour être sûr de répondre correctement.
D’ailleurs, j’ai une question pour Emma.
Quelles sont les dernières sources que tu as vérifiées par rapport à une recherche que tu as faite ?
Et pourquoi as-tu ce mécanisme de vérification ?
Ce n’est pas moi qui te l’ai enseigné, en tout cas.
Les dernières sources que j’ai vérifiées, c’était sur Wikipédia ou sur des sites de dictionnaires, par exemple, que ChatGPT m’avait donnés pour une définition précise.
Et puis les professeurs ne veulent plus trop qu’on fasse certains devoirs maison à cause de l’IA.
Ils ont peur qu’on l’utilise pour que ce soit l’IA qui fasse tout le travail.
Du coup, ils mettent en place un mécanisme différent.
En gros, ils nous demandent d’utiliser l’IA en ayant conscience de ce que l’on fait.
Regarder ce dont on a besoin, les mots, les thèmes, tout ça, sans pour autant l’utiliser pour faire le travail à notre place.
L’important, c’est de l’utiliser consciencieusement et de lui demander d’approfondir la question.
Ce que j’entends là, ce n’est pas du tout « les jeunes gobent tout ».
C’est plutôt un apprentissage en train de se faire, poussé aussi par les professeurs.
C’est moins binaire que le fantasme « ils copient-collent tout ».
C’est plutôt une zone grise où chacun construit encore ses règles.
C’est exactement ça.
Emma, est-ce que vous avez l’impression d’apprendre à dompter l’outil au fur et à mesure ?
Ou est-ce que son utilisation s’est déjà stabilisée pour votre génération ?
Ma génération, entre guillemets, a quasiment grandi avec.
Quand on était au collège, ça venait de s’installer. Et au lycée, c’était de plus en plus présent.
On a vraiment vécu l’essor de l’IA au moment où les professeurs commençaient eux-mêmes à connaître et à comprendre ce que c’était.
Et à se méfier de plus en plus de ce que nous pouvions rendre comme devoirs.
Donc aujourd’hui, nous, on arrive peut-être davantage à la dompter que certaines personnes un peu plus âgées.
Donc finalement, ce n’est pas juste « ils utilisent » ou « ils n’utilisent pas ».
C’est une génération qui a grandi avec l’arrivée de l’outil et qui apprend à l’apprivoiser, pendant qu’une partie des générations précédentes essaie encore d’en comprendre les règles du jeu.
Et c’est peut-être là que se joue vraiment la différence aujourd’hui.
Exactement.
Et pour en revenir à la discussion de l’article précédent sur la France et l’IA, peut-être que cette crainte que nos jeunes ne trouvent pas de travail à cause de l’IA n’a pas forcément lieu d’être sous cette forme.
Parce qu’on voit que les choses sont déjà en train de changer.
D’un outil qui fait encore peur à une grosse frange de la population, on passe à des jeunes qui apprennent à l’apprivoiser et qui en font un allié pour comprendre, avancer et étudier.
Et dans le cas d’Emma, en tout cas, j’en suis sûr : je ne pense pas qu’elle soit devenue moins bête depuis qu’elle utilise l’IA.
Au contraire, l’IA nous permet d’avoir accès à une masse d’informations incroyable, dans énormément de domaines.
Et c’est peut-être là que notre idée de départ vient de prendre un petit coup de chaud.
On se demandait si l’IA était vraiment entrée dans la vie des jeunes.
Avec Emma, la réponse semble presque secondaire : elle est déjà là.
Ce qui est beaucoup plus intéressant, c’est de voir ce que les jeunes sont en train d’en faire.
Ils testent.
Ils apprennent.
Ils doutent.
Ils ajustent, avec leurs professeurs et avec le réel.
Finalement, ce n’est ni une adoption aveugle ni un rejet total.
C’est un usage qui se construit.
Ce qui a survécu au grill
L’IA n’est peut-être déjà plus une nouveauté pour les jeunes.
Ils sont en train d’apprendre à vivre avec.
À la semaine prochaine.
Une nouvelle idée passera au grill.